16-20 novembre 2008
Dimanche 16 novembre 2008. 16h.30. En vol Egypt Air MSR 800 vers le Caire. Airbus A330-220.
L’Orient m’appelle et m’attire toujours : me revoilà reparti pour la semaine à Ismaïlia, invité par l’Université du Canal qui organise un colloque sur le Canal de Suez aujourd’hui et demain. C’est la première fois que nous y sommes invités. J’aurai ainsi vécu toutes les étapes de la régularisation de nos relation depuis 1982 où je venais pour la première fois quasi en reconnaissance pour enquêter sur le sort de la statue de Ferdinand de Lesseps. Toujours des approximations et des imprécisions : c’est ainsi que je n’ai appris que vers midi la confirmation que l’on viendrait bien me chercher à l’aéroport du Caire et que je serai hébergé à la Résidence de l’Autorité du Canal, dans la maison Ferdinand de Lesseps ; comme d’habitude, peut-être, mais cela va mieux en le précisant. Je ne sais en tout cas pas exactement ce sur quoi je devrai intervenir ; une vision française du canal probablement. Je devrais rejoindre au Caire ce jeudi-ci le Prince Toussoun qui semble y être maintenant beaucoup plus souvent ; nous devrions nous rendre ensemble à la Société de Géographie pour y préciser et confirmer les projets élaborés lors de nos derniers passages et aussi par le Souvenir napoléonien du baron de Méneval rencontré la semaine dernière à Versailles.
Aucune vue aérienne sur notre trajet : arrivé parmi les tout derniers, je suis tout au fond sur un siège du milieu sans fenêtre, mais j’en profite pour me concentrer et travailler sur mon nouvel ordinateur portable Hewlet Packard. Je me suis mis depuis peu à rédiger mon diaire directement dessus, ce qui m’évitera un gros travail de copie ; mais en fait le ferai-je jamais ? Je compte tout au moins regrouper un jour mes voyages en Egypte pour en réaliser une publication spécifique ; mon expérience est originale et vaut la peine d’être partagée.
Arrivée sans encombre au Caire vers 21h.30. 19° dehors ; c’est toujours surprenant lorsque l’on arrive de France où le thermomètre plafonne actuellement autour de 10° avec, en plus, un crachin automnal permanent. Je maintiens Mireval tout juste dans les 12° avec notre poêle à bois dans la cuisine en sous sol.
Assuré en début d’après midi seulement d’avoir une voiture qui m’attendrait à l’aéroport, je ne finis par identifier la personne chargée de m’accueillir qu’après les formalités de douane et la récupération de mes bagages : une énorme valise remplie à craquer d’ouvrages à donner ici en cadeaux : l’histoire de Suez qui vient de sortir et Mémoires de Suez. François Bissey et René Chabot-Morisseau à la découverte du désert oriental d’Egypte (1945-1956), publié récemment par la société d’égyptologie de Pau, Ginette Lacaze, présidente. Nous fonçons immédiatement dans la nuit sur l’autoroute vers Ismaïlia au milieu des camions, camionnettes et autres véhicules qui roulent tous un peu à leur façon mais sans trop de peine ni de frayeur. Un peu comme la route dite encore du désert vers Alexandrie, l’urbanisation tend à combler l’espace entre le Caire et les villes du canal ; végétation incroyable en un endroit pareil : les plantations de l’autoroute sont arrosées d’un point à l’autre, et les usines, habitations et autres villes nouvelles sont éclairées a giorno.
En entrant à Ismaïlia, nous sommes accueillis par la grande statue dédiée aux Égyptiens qui ont creusé le canal, au moins au début, référence obligatoire ici lorsque l’on évoque cette époque ; il faudrait comparer cette statue famélique avec son symétrique au Panama où il s’agit au contraire d’un pionnier conquérant du Far-West, avec sa culotte de peau et son grand chapeau…Il y a eu pourtant là-bas aussi un grand nombre de victime du climat et des épidémies.
Vue depuis la petite écluse à la Van Gogh, la résidence de Ferdinand de Lesseps est éclairée violemment ; elle parait flambant neuve comme cela ; en tout cas parfaitement entretenue de l’extérieur. Nous contournons le jardin et je trouve dans la grande salle à manger cinq ou six ancien pilotes qui m’accueillent très bien : le plus âgé qui parait présider cette réunion parle français et m’entretient d’emblée de toutes ses relations dans le commerce maritime ; il s’agit du captain El-Eyouni, chairman de Egyptian marine and offshore consultants. Bonne entrée en matière mais je me dirige sans plus tarder vers ma chambre car il va être minuit.
Je suis installé au premier étage dans la chambre qu’utilisent généralement les Calon. Impeccable, grande salle de bain, terrasse ; c’est celle de François Charles-Roux qui jouxte celle de Sabine son épouse, qui était jusqu’à présent la mienne. Je me restaure sur place de jus d’ananas – pineapple – et d’une grosse orange suivie d’une petite banane locale : délicieux ! Minuit quarante cinq, je me couche.
Lundi 17 novembre 2008. Ismaïlia. Petit déjeuner à 9h dans la grande salle à manger de hier soir ; nous parlons avec mes nouveaux compagnons comme si nous nous étions toujours connus ; l’un d’entre eux au moins, Ibrahim M. Harb, me dit être un ancien amiral de la flotte égyptienne ; il me tiendra compagnie toute la journée dans un anglais impeccable, m’apprenant par exemple que le calendrier de l’Egire arabe ne compte pas des jours mais des nuits et qu’il s’appuie sur les croissants de la lune dont la moitié correspond au 15 du mois : pas bête pour un système mis au point par des bédouins et toujours utilisé par des marins comme lui.
9h30 un minibus de l’Autorité du canal vient nous chercher et je réalise que mes voisins vont au même endroit que moi ; impression pas si évidente que cela car en arrivant à l’université, dans des locaux flambant neufs et au milieu d’espaces verts parfaitement entretenus et arrosés, je suis frappé par les banderoles du congrès exclusivement en arabe, étranges pour une manifestation du département de français.
Nous montons, sans trop savoir ce qui nous attend, les degrés du perron, entre une double haie d’honneur d’étudiants garçons et filles en tenue numéro un, blazer pour les uns, voile et robe longue de toutes les couleurs pour les autres et bandeau de tissu blanc au nom de leur université écrit en arabe, en rouge et en sautoir. On nous distribue le dossier du congrès également exclusivement en arabe et l’on m’installe au second rang à côté du professeur de français, Mme Nadeya Ibrahim Aref qui ne me quittera pas de la journée et qui me traduit de son mieux ce qui se dit à la tribune où ne tarde pas à arriver l’amiral Ahmed Fadel, le président de l’Autorité du canal, que nous connaissons bien.
Le sujet est « Le canal de Suez entre présent et avenir » ; les exposés sont faits aussi bien par des ingénieurs du canal que par des universitaires d’Ismaïlia, d’Alexandrie ou d’ailleurs. L’amphithéâtre d‘honneur est archicomble, du moins pour la séance d’inauguration. Dans la salle beaucoup d’étudiants en tenue chamarrées, et au moins un Saoudien en kéfié et tenue blanche traditionnelle, et deux chinois en jean… On me présente Mme Marie-Claude Messager, attachée de coopération pour le français du Centre français de culture et de coopération du Caire, seul autre français que moi, mais elle quitte la salle sans beaucoup de discrétion au début de l’intervention de l’amiral Fadel… On ne la reverra plus.
Je finis par comprendre que le programme que nous avons reçu en français a été traduit par le département de Mme Nadeya Aref mais que la manifestation est d’une beaucoup plus grande amplitude, organisée par le Canal et l’Université. On nous dit qu’elle se répétera désormais tous les deux ans, ce qui n’a rien pour surprendre puis qu’il s’agit de « l’Université du Canal ».
Les premiers sujets abordés donnent bien une idée de l’ensemble qui durera trois jours pleins :
Mise en évidence de l’importance du Canal de Suez dans le commerce international entre Orient et Occident.
Mise en relief des défis qu’affronte le Canal et les enjeux qui s’en suivent.
Le rôle du Canal de Suez dans le développement de l’urbanisme dans la région.
L’impact du Canal de Suez sur les habitants au niveau économique.
Etc.
Je m’échappe un moment l’après midi pour aller activer chez Vodaphone mon téléphone portable égyptien, et pour consulter ma messagerie électronique dans mon cybercafé favori, au pied de la grande mosquée dont les deux immenses minarets sont nimbés de lumière verte.
Après un moment de repos à la Résidence, notre minibus vient nous récupérer pour nous conduire au cercle des familles qui jouxte le Canal d’où nous avons une vue imprenable sur la rive asiatique, le mémorial de 1967 et le début du Sinaï. Le passage d’un convoi est toujours impressionnant ; aujourd’hui, un gros yacht précède les porte conteneurs, mais surtout nous avons été saisis au sens propre du terme par l’odeur presqu’insupportable dégagée par un navire transportant vers le sud les moutons de la prochaine fête de l’Aïd, fête qui commémore le sacrifice d’Ismaïl.
Mardi 18 novembre 2008. Ismaïlia. Journée commencée à la grande salle à manger de la Résidence avec mes quatre officiers généraux avec qui j‘ai fraternisé : ils sont d’Alexandrie et en parlent avec beaucoup d’attachement par rapport au Caire qui leur parait trop encombré. L’un d’entre eux a passé quatre ans au Sultanat d’Oman, ce qui fait que nous parlons beaucoup du Yémen ensemble ; il m’invite à venir dans sa villa non loin d’Al-Alamein et de Marsa-Matrouh en juin prochain… Un autre est un ancien aviateur.
Journée assez pénible car ma traductrice a des cours et me laisse longtemps à écouter les conférences en arabe dont je retire à peine de temps en temps quelques passages que je crois comprendre ; mais devant moi les officiels donnent l’impression de ne pas suivre beaucoup plus, étant là en service commandé. Il ya heureusement les poses où l’on discute assez facilement avec un peu tout le monde, occasion unique de nouer des contacts avec des personnes que l’on ne rencontrerait pas ailleurs. Un universitaire alexandrin se met à côté de moi et m’aide à comprendre un tant soit peu les grands lignes de ce qui se dit ; avec lui, une jeune universitaire alexandrine fait sa thèse sur la rivalité entre Anglais et Français après l’inauguration du canal de Suez. Je leur offre un ouvrage sur l’histoire du Groupe Suez dont l’existence même est une découverte par la quasi totalité des participants à cette réunion pourtant de haut niveau. Aujourd’hui, nous sommes dans une plus petite salle dépendant du Canal, non loin du bâtiment principal et donc des berges, dans un endroit verdoyant et calme de cette cité-jardin. Vers une heure nous embarquons sur la pilotine traditionnelle pour faire un tour du lac Timsha par un temps couvert qui donne à l’eau une couleur sombre inhabituelle pour moi ; en fait cette expédition sur le canal est chaque fois différente et je ne m’en lasse pas. Plusieurs dragues de modèle ancien sont en activité sur le lac et dégagent une odeur intéressante… Repas vers trois heures au cercle de la voile cher à Jean Pouchol ; bonne ambiance maritime renforcée par la présence de mes marins de la Résidence qui revivent leur jeunesse.
En fin de soirée passage rituel dans mon cybercafé où je reprends l’actualité de Versailles, Paris et même du Yémen via Wolf Buchman d’Allemagne. Vive la technologie !
Soirée musicale dans le grand amphithéâtre transformé pour l’occasion en théâtre. Nous avions rendez-vous à vingt heure mais le car est venu nous prendre à 19h30 pour nous ramener au grand amphithéâtre du premier jour, à l’Université du canal, assez loin du centre ville. Spectacle organisé par l’Université avec la bénédiction de l’Autorité du canal. Hymne national debout pour commencer, suivi d’un ballet composé par les étudiants à partir des chansons populaires et patriotiques de Port-Saïd et Port-Fouad : .c’est le corps de ballet de l’Université qui nous interprète la saga de la Simsiméïya, chanson des pêcheurs de Port-Fouad et de Port-Saïd que j’avais rencontrés dans un de mes précédents séjours avec Claudine Piaton et les élèves de Chaillot ; nous avions même contribué financièrement à leur voyage à Paris, rue d’Ulm ; j’avais également entendu un exposé à leur sujet à la Bibliothèque d’Alexandrie. La Simsiméiya, retrace à leur manière, populaire ou populiste ?, l’histoire du canal : on a eu droit à l’évocation de la corvée, véritable point de passage obligé en la matière, et une vision loufoque de l’inauguration du canal au son des trompettes d’Aïda qui ont été créées postérieurement, jusqu’’à la nationalisation par Gamal Abdel Nasser ; nous avons eu droit aussi pour la seconde fois à son discours d’Alexandrie et à la projection du triomphe qui s’en est suivi. L’évocation des guerres de 1956, 1967 et 1973 dans la plus pure tradition maoïste ou yougoslavo-cubaine. Il faut l’avoir vu une fois, et j’ai taché de faire bonne figure ; néanmoins les accents militaires et revanchards de ces mouvements de jeunesse n’ont rien pour me rassurer.
En fait les Egyptiens n’arrivent pas à s’approprier la dimension épique du creusement du canal qui a été un des événements majeurs du XIXème siècle et qui a pourtant été commandité par leur gouvernement et auquel ils n’ont pas participé seulement avec la pelle et la pioche. C’est dommage ; il y a encore du travail à faire. C’est d’autant plus regrettable que l’on a là affaire à de futurs enseignants qui vont continuer à propager cette vision caricaturale d’une histoire qui pourtant est bien la leur.
Mercredi 19 novembre 2008. Ismaïlia.
Rendez-vous à 8h30. Petit déjeuner donc à 8h avec mes officiers généraux avec qui les conversations en anglais sont de plus en plus intéressantes. Le car n’arrive que vers 10h. pour nous amener au petit cercle près de la mer où l’assistance devient clairsemée. Ma traductrice n’étant pas là tout le temps, j’ai eu les mêmes difficultés à suivre ce qui se disait, mais j’ai retenu quelques bribes : à côté de félicitations pour l’œuvre de Ferdinand de Lesseps, des propos les plus invraisemblables ont été prononcés devant une salle imperturbable quelque soit l’opinion exposée ; le sommet a été vis-à-vis d’Israël qui est perçu ici comme l’ennemi de toujours, fourbe, menteur et conquérant, citations de Voltaire à l’appui, et verset du Coran disant que les Chrétiens sont vos amis et les Juifs vos ennemis. Une jeune fille voilée de pied en cap mais de toutes les couleurs, a demandé avec un certain courage dans quelle mesure il ne fallait pas distinguer le gouvernement israélien des populations juives, le président de séance l’a renvoyée à la citation du Coran ; elle a quand même continué en demandant vers où se dirigeait dans tout cela l’Egypte, il lui a été répondu que l’essentiel pour elle était de suivre le Coran qui saurait seul résoudre ses problèmes… Contraste total avec les élites égyptiennes que je côtoie tous les jours ; mais si c’est cela que l’on enseigne aux étudiants, l’Egypte n‘est pas prête de voir la fin de ses peines.
Je fais la connaissance du Dr. Farouk Abbas, professeur à la Faculty of Arts d’Alexandrie, qui a entendu parler de notre action pour numériser les archives du Canal ; il tient à me dire que tous ses chercheurs sont nos lecteurs et nous en sont très reconnaissants ; cherchant à savoir quant la suite arriverait… Il me dit aussi avoir passé quatre ans à Aden à travailler sur l’histoire de l’occupation ottomane. Je lui remets un ouvrage de Ginette Lacaze sur les fouilles des pilotes de la Compagnie universelle, et nous déjeunons ensemble avec les autres universitaires alexandrins rencontrés au cours de ce colloque. Le Dr. Nadeya Aref les connaît bien car elle enseigne aussi à Alexandrie où elle possède une maison. Cette fois-ci le repas a lieu dans la belle salle à manger de la piscine dont le mobilier des années vingt a été conservé en excellent état. Là comme ailleurs la continuité est assurée entre les deux administrations d’avant et d’après 1956.
Le colloque s’achève sans trop de cérémonie vers 15h. Je remets en main propre un exemplaire de l’ouvrage sur le groupe Suez, en anglais, à l’ingénieur Ahmed Moustafa qui a suivi les travaux du début jusqu’à la fin, représentant la Suez Canal Authority ; il me fait un peu penser à maître Vergès avec son visage un peu oriental ; charmant avec moi, il me redit plusieurs fois que nous sommes les bienvenus, toujours invités sur le Canal, en rappelant son bon souvenir à Jean-Paul Calon, la personnalité française bien connue partout par ici, cela va sans dire.
Une voiture me ramène à la Résidence… qui est fermée. Je me dirige donc vers mon cyber café où je passe une bonne heure au son de chansons françaises choisies exprès pour moi par la maison : une livre et demi de l’heure, ce qui correspond à quinze centimes d’euro. La première chanson était italienne, ne sachant pas très bien d’où je sortais. Vues d’ici, les querelles de Ségolène Royale et de Martine Aubry paraissent dérisoires ; le détournement d’un gros pétrolier par les pirates somaliens, en revanche, beaucoup moins.
Retour à la Résidence où Mme Nateia Aref doit venir me prendre à six heures. J’y retrouve Clémence Abdel Wouab, chargée de l’accueil et francophone, avec qui nous parlons de l’association, de nos souvenirs et de nos projets, notamment de la restauration de la chambre de Lesseps dont s’occupe plus particulièrement le prince Hussein Toussoun. A six heure, je pars avec elle en minibus spécial vers le centre de la langue française – le CLF, prononcé le self – où enseigne Mme Aref. Cette dernière arrive par la suite, m’ayant cherché de son côté à la Résidence… Le Celf en définitive n’est qu’à quelques pas de ladite Résidence, et j’ignorais complètement son existence à cet endroit-là, au pied des minarets de la grande mosquée, tout contre mon cyber café, en face d’une pâtisserie appréciée et de la gare centrale. Découverte importante après tant d’années où nous sommes venus sans connaître ce courageux petit havre de francophonie. J’y fais la connaissance de la fameuse Mme ou Mlle Chaiman à qui j’envoyais mes messages électroniques et auprès de qui Fabienne Martinez, la directrice de l’Alliance française de Port-Saïd, m’avait dirigé ; elle n’est pas apparue pendant le colloque. Petit à petit j’ai l’impression de résoudre un immense puzzle… Il ya là un embryon de bibliothèque en français qui comporte un intéressant fonds n constitué d’une partie des livres du cercle voisin de l’ancienne Compagnie universelle, reliés en cuir rouge : il ya des ouvrages – incomplets – de Ferdinand de Lesseps et de Voisin bey, et même une édition originale d’Isabelle Eberhard dont j’explique le parcours extraordinaire qu’Edmonde Charles-Roux décrit si bien dans Un Désir d’Orient, ce que l’on ne savait pas ici, ni non plus qu’Edmonde Charles-Roux était la fille du dernier président de la Compagnie universelle qu’elle venait visiter ici tout à côté, à la Résidence ; la boucle est bouclée… On m’offre gâteau, thé, et je visite les lieux de fonds en combles promettant bien de revenir avec les membres de l’Association, qui seraient ravis de rencontrer des habitants d’Ismaïlia, ce que l’on a eu de la difficulté à réaliser jusqu’à présent.
Et réciproquement je fais visiter au retour les salons de la Résidence à Mme Aref qui ne les connait pas. Tout est très cloisonné par ici, mais ici aussi nous sommes des « passeurs » et de ces intermédiaires qui mettent les gens en relation.
Nadeya Aref est la veuve d’un ancien pilote du Canal dont la mère était autrichienne ; leur fils du reste est installé en Autriche et marié à une Autrichienne ; deux filles sont au Caire. Professeure de littérature et de civilisation à l’Université du Canal à Ismaïlia, elle y dirige le Celf : Centre de la langue française. Elle avait commencé comme guide touristique ce qui l’intéressait beaucoup, mais son mari avait trouvé que l’université, c’était mieux. Il a été emporté en deux ans, à 62 ans, par un cancer. Elle réside maintenant dans une résidence de la Suez Canal Authority, tout près de la rive occidentale du canal et des clubs. Résidence réservée semble-t-il aux veuves de la SCA. C’est elle qui aurait pensé à faire inviter notre Association à laquelle, du reste, elle manifeste le souhait d’adhérer. Elle a été aux petits soins pour moi, me tenant lieu de traductrice pendant les trois jours du congrès, me présentant systématiquement etc. Son aide a été très appréciable, irremplaçable ; sans elle, j’aurais été complètement perdu dans cet univers exclusivement arabophone. Elle m’a fait visiter le Celf – prononcer le Self – dont elle est la directrice avec Mlle Chaïman comme secrétaire aussi francophone. Le Celf est à quelques centaines de mètre à peine de la Résidence, à mi chemin entre la grande mosquée et la gare des chemins de fer, bref, tout juste en face de la pâtisserie.
C’est un contact primordial à réactiver chaque fois que nous retournerons à Ismaïlia.
Comme tout le monde ici, elle éprouve beaucoup de difficultés à obtenir un visa d’entrée en France comme en Allemagne du reste. Elle demande qu’on lui envoie une invitation, avec un tampon dessus, c’est très important, en me remettant à cet effet une enveloppe à son nom écrite en arabe car les préposés par ici n’ont aucune notion de l’écriture occidentale.
Jeudi 20 novembre 2008. Ismaïlia.
Je profite au petit matin de la terrasse de ma chambre pour apprécier les aménagements quasi luxueux des jardins de part et d’autre du canal d’eau douce et de ces fameux ponts métalliques verts semblables à ceux de Van Gogh du côté d’Arles. Sur la place, un grand panneau reproduit en couleur la cérémonie d’inauguration du canal par l’impératrice Eugénie, d’après Riou ; on ne peut plus dire ici que du passé table rase a été fait !
8h30. Petit déjeuner seul dans la grande salle à manger dressée pour la circonstance : nappe blanche et ancien service en Ruols de la Compagne universelle marqué à son chiffre. Service impeccable à l’ancienne. Clémence m’avait donné rendez-vous à 9 heures ; elle ne vient pas mais un chauffeur vient me chercher en voiture à 10h15.
Une brume matinale se lève ; il va faire chaud sur la route du désert. Nous commençons par longer le canal d’eau douce, large par ici à peu près comme notre Canal du Midi. Des légumes maraichers sur les rives : c’est un oasis de fraicheur et de verdure, des arbres, des roseaux, des palmes ; de temps à autre un petit minaret.
Des palmiers, des bougainvilliers fleuris, jaunes et rouges ; un petit âne blanc. Terre plein enherbé vert. Les arbres fruitiers doivent être les fameux manguiers d’Ismaïlia. Une petite mosquée rurale avec sa coupole verte. J’emprunte rarement cette route de jour, et j’apprécie tout particulièrement aujourd’hui cette plongée dans l’Egypte profonde, bien loin de la mégapole du Caire et de la vallée des Rois ! Route excellente à quatre voies avec terre plein central, peu fréquentée à cette heure-ci. Un poste de police ; ralentissement : on nous laisse passer sans même nous regarder. Une femme voilée avec son enfant sur une carriole tirée par un tout petit âne gris. Deux tours-pigeonniers en terre, peintes en blanc, dominent les champs à l’entour.
10h35. Une pancarte : le Caire 102 km.
Le désert commence avec son sable d’un ocre léger ; les oliviers sur le terre-plein central ; il y a encore quelques Eucalyptus mais d’une bien plus petite taille que ceux d’Ismaïlia. Il y a encore quelques carrés irrigués de culture maraichère. De nouveau une petite mosquée, mais cette fois-ci au toit plat. Vastes exploitations encloses de murs avec grand portail claquemuré. Des lampadaires doubles jalonnent le terre plein central pardessus une haie d’olivier bien entretenus : quel luxe ! Phénomène devenu rare : un troupeau de chameaux dispersé sous une installation d’irrigation par aspersion horizontale. Une vielle Mercedes blanche au bord de la route est en panne ; plus loin, c’est un camion qui est renversé.
10h45. Toll station : péage : colonnes corinthiennes blanches, toiture imitant la coupole centrale de l’immeuble de la Compagnie à Port-Saïd ; on ne peut pas affirmer que la mémoire du canal n’est pas entretenue par ici !
Bougainvilliers éclatants, lauriers roses en fleur, hibiscus rouges : c’est l’été en plein mois de novembre.
Monument commémoratif de l’ultime avancée israélienne, mais à quelle guerre ? 1956, 1963 ou 1973 ? Un char moderne jouxte un guerrier pharaonique avec son arc et ses flèches. Toujours la mémoire : elle ne nous quitte pas.
……………………………………………………………………………………………………………11h.30. Arrivée au Caire : brume et poussière ; le paysage idyllique du canal de Suez est bien loin, mais le terre plein central est toujours fleuri, arboré et enherbé, copieusement arrosé ; l’Egypte est fille du Nil ! Les immeubles collectifs de l’époque soviétique se pressent d’une façon désespérante ; ils sont sales et vétustes : il faudra bien vite les démolir… En traversant Héliopolis, le quartier chic par excellence par contraste, de magnifiques villas encadrent la résidence présidentielle et le palais du baron Empain restauré comme si ne rien n’était : il n’y pas si longtemps je le visitais dans le plus complet abandon ; encore une chose à mettre au crédit d’une Egypte qui change. Tout au long de l’avenue, tous les vingt mètres, un militaire en tenue noire tourne le dos à la circulation : M. Moubarak reçoit la présidente argentine, Mme de Kichner.
La plupart des taxis brinquebalants de jadis, Fiat Dacia et Renault R12, ont disparu au profit de voitures neuves jaunes, des Hyundai. Là encore les progrès se remarquent d’un voyage sur l’autre ; Dieu sait pourtant combien je viens souvent par ici !
12h30. Arrivé vers 12h30 dans le beau quartier de Zamaleck, rue Ismaïl Mohamed que je connais bien, je tente ma chance pour trouver une chambre à la Résidence Longchamp, au cinquième étage du même immeuble que l’autre résidence Horus où je descends également parfois et que m’avait fait connaître à l’époque Ahmed Youssef. Par chance il y reste une dernière chambre de libre de belle tenue, pour 41 euros à payer en liquide, avec un bureau, connexion à l’internet et tout le confort. C’est un des endroits à prix modeste les plus agréables que je connaisse pour descendre au Caire.
Je passe le début de l’après midi à mettre à jour ma correspondance électronique, en particulier avec l’Académie de Versailles qui est en ébullition en raison de la disparition de Ferréol de Ferry : c’était une des grandes figures de cette Compagnie, charmant, cultivé, plein d’humour et de tolérance ; ancien archiviste de l’Indochine, il avait réussi à diriger le service de Reprographie et du Microflm des Archives nationales complètement noyauté par la CGT ; c’est Michel Quétin qui lui avait succédé. Luce l’aimait bien, qui l’aidait parfois à acheter ses vêtements rue de la Paroisse. Commission des prix, gestion quotidienne, tout se bouscule avec des dates butoir incontournables.
En me dirigeant à pied vers le Marriott où j’ai rendez-vous avec le Prince Toussoun, je flâne le long des trottoirs en observant boutiques et passants ; je prends connaissance d’Al Ahram Hebdo dans la pâtisserie Mandarine où il n’y a presque personne : deux articles d’Ahmed Youssef et un compte rendu par son ami Salmawi du concert d’Adamo dont il est l’organisateur. Mais la grande affaire de l’actualité de ces jours-ci c’est la piraterie le long des côtes de la Somalie qui ne fait que croître et empirer en compromettant le transit du Canal de Suez.
16h. Je finis par avoir au téléphone M. Yehia el-Sadr qui vient d’organiser un voyage des anciens Ismaïliotes sur le Canal et qui a sollicité notre aide ; c’est encore Nadia Aref qui lui a donné mes coordonnées en Egypte. Nous nous donnons rendez-vous ce soir au Marriott.
17h. Le prince et la princesse Hussein Toussoun me rejoignent sur la terrasse du jardin de ce palace où résida l’impératrice Eugénie lors de l’inauguration du canal de Suez ; c’est pour nous également un lieu de mémoire important. Ils passent maintenant beaucoup plus de temps en Egypte ; aussi je tache de les mettre au courant de la marche de l’Association à la veille de son trentenaire et du cent cinquantième anniversaire de la fondation de la Compagnie universelle du canal maritime de Suez, ancêtre en ligne directe de l’actuel groupe Suez. Nous nous entretenons en particulier du projet de restauration de la chambre de Ferdinand de Lesseps à Ismaïlia : un devis détaillé a été remis chez Suez il ya deux mois à peu près et nous n’en avons toujours pas de nouvelles. Le prince Hussein Toussoun me remet la carte de M. Didier Audebaud, head of Suez consulting, directeur chargé de missions chez Suez-Environnement, qui a été chargé de remettre dans les deux mois un avis motivé sur ce dossier : je vais m’en occuper personnellement dès mon retour à Paris.
19h30 ; M. Yehia El-Sadr me rejoint à son tour au Marriott : il m’entretient de l’activité de la Communauté des anciens Ismaïliotes dont il s’occupe activement ; nous convenons de rapprocher nos deux organisations, sur le plan documentaire et informatique en particulier. Son père a été le premier pilote égyptien sur le Canal ; il est demeuré sur place après la nationalisation, devenant chef du transit et même plus peut-être ; il faudrait faire le point sur cette carrière exemplaire. Yehia, son fils l’a suivi dans ses différentes résidences à Port-Tewfick et à Ismaïlia où il a passé sa jeunesse. Après avoir permis contre toute attente au Canal de fonctionner sous administration égyptienne, ils ont été suspecté de collaboration et sont tous partis les uns après les autres, beaucoup vers le Canada, d’autres en France, mais il reste encore des familles subsistant en Egypte comme lui. Ils ont fondé cette année seulement ce qu’ils nomment la Communauté des anciens Ismaïliotes qui s’est réunie il y a peu de temps avec quatre vingt dix participants, un certain nombre ayant effectué le voyage depuis le Canada. Ils attendent de nous de les aider à retracer leur histoire et à identifier des noms qui leurs sont familiers comme par exemple Négrelli, où à retrouver l’histoire de monuments comme le monument aux morts de la Guerre de 14-18 de Roux-Spitz, architecte qu’ils ne connaissent du reste pas. M. Claude Farid, universitaire à Angers, tient leur site internet ; il devrait entrer en contact avec nous incessamment. Ils ont demandé à M. Samir Raafat, auteur d’une histoire de la société à Maadi, de retracer la vie des familles à Ismaïlia : ils solliciteront notre aide sur ce point particulier qui leur tient à cœur. Ils souhaitent aussi obtenir de nous une reproduction du bulletin Le Canal.
Vendredi 21 novembre 2008. Vol Egyptair Misr 799. Airbus A 30-200.
Nuit passée sans trop dormir, peut-être à cause de la quantité de thé absorbée la veille. A 3 heures, j’écris un long message à M. Yehia El-Sadr pour le remercier de notre rencontre de hier soir au Marriott. La connexion à l’Internet fonctionne très bien dans cette Résidence Longchamp : c’est appréciable.
Lever 6h. J’expédie aux membres de l’Académie de Versailles un message électronique pour les avertir de la date de la cérémonie des obsèques de Ferréol de Ferry.
Check out et breakfast à 7h. Salle à manger soignée, décorée et presque vide à cette heure-ci.
La voiture commandée par l’hôtel n’est pas un véritablement un taxi, mais elle est moderne et confortable, coréenne par surcroit ; le chauffeur, surtout, est charmant : ancien banquer en Egypte dans les années 80, il a travaillé en Arabie-Saoudite par la suite et parle parfaitement anglais ; il dit n’avoir fait que trois ans d’études pour le français…
Embarquement sans problème. En allant reconnaître la nouvelle mezzanine sur laquelle s’est récemment installé un Starbuck Coffee, j’ai la bonne surprise d’y retrouver le Prince et la Princesse Hussein Toussoun avec lesquels nous continuons la conversation de hier soir : je les tiens au courant des contacts très encourageants établis avec la Communauté des anciens Ismaïliotes ; le Prince Toussoun y est comme moi très favorable. Il se désespère à nouveau, dans un autre domaine, de ne pas avoir de réponse de Suez à propos du devis de restauration de la chambre de Lesseps qu’il a remis récemment.
10h30. L’avion décolle, nous quittons la terre égyptienne ; cette fois-ci, j’ai obtenu d’être placé près d‘une fenêtre : 43A, mais avec vision vers le couchant, ce qui n’est pas idéal pour l’observation des côtes crétoises, grecques et italiennes.
Nous survolons très vite les grands espaces verts du Delta du Nil au milieu desquels un urbanisme désordonné grignote inexorablement les terres fertiles. C’est le grand beau. Tout juste quelques petits nuages joufflus font de la figuration. Le soleil m’empêche d’y voir quoi que ce soit ; dommage.
15h30. Arrivée à Roissy. Martine Dumond m’y rejoint pour me confier sa nouvelle voiture qu’elle a prise à Douai, à charge pour moi de la remettre à Régis Busschaert qui la descendra dans la Drôme : tout simple, quoi.
Nous nous dirigeons sans tarder vers le Grand-Palais où l’exposition Picasso est prise d’assaut ; nous nous rabattons sur celle qui est consacrée à Emil Nolde, et nous ne le regrettons pas car elle est de tout premier plan ; il n’y quasiment pas de visiteurs. Je retiendrai désormais que le spécialiste des tournesols ce n’est pas Van Gogh, mais Emil Nolde.
C’est Pascale Lehalle-Corbot que je retrouve ensuite à l’exposition voisine du Salon des Artistes français où elle expose une espèce de totem loufoque dont elle est très fière.
22h. Orly. Je récupère François à son avion de Toulouse avec une bonne heure de retard, et nous nous couchons à Versailles, rue de Vergennes, vers une heure du matin. Il fait un froid de canard.
Samedi 22 novembre 2008. Paris.
14h. Unesco. Journée des Enfants du Mékong où je rejoins Martine Dumond qui en est une militante avertie. J’assiste, très ému, à la conférence d’une heure de Jean Vanier qui alterne ses souvenirs de l’Arche avec l’exemple des enfants asiatiques qui sont aujourd’hui à l’honneur. Je retrouve les mêmes gestes caractéristiques qu’il avait eus au chevet de Luce…
J’avais prévu ensuite d’assister à la cérémonie de mariage du fils de Françoise de Bazelaire-Boudemange ; mais cette fois-ci je me trompe d’église en allant à Saint-François-Xavier au lieu de Saint-Thomas-d’Aquin… Du coup je vais directement vers Villepreux où je vais saluer à Grand-Maisons M. de Saint-Seine, et lui présenter mes excuses pour n’avoir pas répondu à son invitation pour la fête qu’il vient de donner à l’occasion du centenaire de sa mère, elle-même née Saint-Seine, dont la propre mère était Truchis de Varennes. Outre toute la famille, j’y retrouve Isabelle et Patrick Billioud, cousins germains des Bazelaire par les de Job et les Dieuleveult.
En sortant à une heure du matin par un fort vent glacé, épuisé par tout le bruit que cela représente, j’attrape froid ; il fait ici moins zéro. Le lendemain matin, c’est la neige. L’Egypte, c’est bien fin.
Arnaud Ramière de Fortanier